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Rôle des mouvements sociaux lors de la Révolution tranquille au Québec


Les États multinationaux se voient souvent confrontés à des difficultés quant au maintient de la sécurité et de l'unité de leur espace politique, qui se traduisent fréquemment en divers conflits. À cet égard, l'étude de l'expérience de collaboration entre Ottawa et les acteurs québécois, en tant qu'exemple marquant d'un dialogue difficile mais constructif, reste d'actualité, comme en témoignent de nombreuses recherches. Ce mode de régulation, façonné par de longues années de compromis entre le centre fédéral et la province, a pu démontré son efficacité dans la pratique. Cependant, il est nécessaire de mentionner que de nombreuses divergences, issues de l'évolution historique, déterminent encore aujourd'hui l'orientation du débat.

 

Divers facteurs d'ordre politique, religieux, ethnolinguistique, économique et autres ont été à l'origine de l'émergence de relations tendues. L'un des catalyseurs fut l'« Acte d'Union » de 1840, adopté par le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, qui s'appuyait en grande partie sur les données et les conclusions du « Rapport sur les affaires de l'Amérique du Nord britannique », rédigé par John George Lambton, le 1er comte de Durham. Le texte de loi signe l’unification du Bas-Canada et du Haut-Canada en une seule et même province du Canada, marquant ainsi de facto le début d'un processus visant à assimiler les territoires francophones. Au sein de la nouvelle « Assemblée législative de la province du Canada », les deux territoires étaient chacun représentés par 42 députés élus, malgré une très forte disparité populationnelle. De plus, le texte déclare l'anglais comme langue officielle du Parlement, et fait que le remboursement des dettes de l'ancien Haut-Canada incombe à l'ensemble de la nouvelle province. Ces mesures ont largement contribué à l'émergence d'un sentiment anti-gouvernemental parmi les habitants francophones.

 

Avec la création du Dominion du Canada en 1867, les différends concernant les droits en matière d'éducation entre les communautés catholiques francophones et protestantes anglophones deviennent également une source de tensions, exacerbant ainsi les divergences existantes. La question linguistique, née de la suppression du financement des écoles confessionnelles, en est l'exemple le plus frappant. Le gouvernement de Henry Charles Wilfrid Laurier, dont la mission était de forger l'unité nationale, tenta de résoudre ce conflit mais, contrairement aux attentes, son compromis « Laurier-Greenway » conclu en 1896, ne rétablit pas la situation antérieure, se contentant de permettre l’enseignement catholique en français à condition qu’il y ait un nombre suffisant d’élèves. La question des droits à l'éducation au Canada francophone refait surface en 1912, lorsque, dans une autre province, l'Ontario, entre en vigueur un dix-septième amendement visant à restreindre l'enseignement dans la langue d'une minorité ethnique.

 

Au XXe siècle, après deux guerres mondiales, une nouvelle étape s'ouvre dans les relations entre le Québec et Ottawa, la capitale fédérale. Le bref passage au pouvoir de Joseph-Mignault-Paul Sauvé marque le début d'un processus de renouveau qui se concrétise sous le gouvernement libéral de Jean Lesage, lequel, à l'instar d'autres dirigeants occidentaux, pose les bases de la création d'un « État-providence ». Compte tenu des principes fondamentaux ainsi établis, les questions nationalistes et les droits linguistiques, remis à l’ordre du jour et examinés dans les projets de loi 63 (Loi pour promouvoir la langue française au Québec), 22 (Loi sur la langue officielle) et 101 (Charte de la langue française), prennent un nouvel élan dans la vie politique intérieure du Canada. Le Québec, moteur de la promotion des droits des canadiens français, entre alors dans une période de « Révolution tranquille ».


 

La diversité des mouvements sociaux québécois et l'éveil des revendications

 

La période de la Révolution tranquille, s'étendant de 1959 à 1983, est fondamentalement caractérisée par le plein déploiement de l'« État-providence » québécois et par la mutation d'un nationalisme ethnique traditionnel vers un nationalisme civique centré sur l'État. Cette transition s'est accompagné d'un éveil sans précédent des revendications portées par une diversité de mouvements sociaux qui, en contestant l'ordre établi à la province et plus généralement au Canada, imposent une nouvelle définition du bien commun et des droits individuels. Bien que le récit dominant attribue souvent la modernisation du Québec aux seules élites politiques de « l'équipe du tonnerre » (gouvernement Lesage), ce sont les puissantes mobilisations populaires qui ont forcé l'institutionnalisation des gains sociaux.

 

Le mouvement ouvrier donc constituait l'un des premiers piliers de cette transformation en opérant une rupture radicale avec le cléricalisme. Ce processus s’illustre alors par le passage de la « Confédération des travailleurs catholiques du Canada » (CTCC) à la « Confédération des syndicats nationaux » (CSN) en 1960. La laïcisation des centrales permet d'unifier les travailleurs face au patronat et à l'État, ce dernier devenant l'interlocuteur naturel et le « guichet unique » des revendications salariales et sociales. L'année 1964 au Québec marque un tournant institutionnel majeur avec l'adoption du « Code du travail » par le gouvernement de Jean Lesage, qui reconnaît pour la première fois le droit de grève à la grande majorité des fonctionnaires provinciaux. Cette avancée législative provoque une explosion de l'activité sociale dans différentes organisations, le nombre annuel de conflits de travail augmentant de 745 % entre les années 1950 et le début des années 1970. De plus, le pourcentage de salariés syndiqués passe de 20,7 % en 1941 à 37,6 % en 1981. C’est bien ainsi que ces luttes ouvrières ne se limitaient plus à des enjeux purement économiques. Ils s'inscrivaient dans une politisation croissante où les syndicats prenaient position sur les enjeux nationaux, comme lors des élections de 1976.

En parallèle, l’affirmation du mouvement féministe au Québec redéfinit les rapports sociaux en contestant le rôle traditionnel des femmes et leur confinement à la sphère domestique. Sous l'impulsion de militantes et de figures politiques comme Marie-Claire Kirkland-Casgrain, la loi 16 (sur la capacité juridique de la femme mariée) est adoptée en 1964, mettant fin au « devoir d’obéissance de la femme envers son mari » et permettant aux femmes d'administrer leurs propres biens. Les revendications s'élargissent rapidement alors à l'autonomie économique, l'équité salariale et les droits sexuels et reproductifs, menant à la réforme de la « Loi sur le divorce » en 1968 et à la légalisation des pilules contraceptives en 1969. Ces gains sont le fruit de mobilisations massives dans la rue qui obligeant l'État à instaurer des congés de maternité et à subventionner les premières garderies publiques.

 

Enfin, la décennie 1960-1970 voit l'émergence des revendications des peuples autochtones et des minorités québécoises, qui refusent les politiques d'assimilation héritées du passé. Le rejet du « Livre blanc de 1969 » par la Fraternité nationale des Indiens devient un moment de politisation intense, forçant ainsi le gouvernement fédéral à reculer sur son projet d'abolition du statut d'« Indien ». Les autochtones luttaient donc pour la reconnaissance de leurs droits ancestraux et la protection de leurs territoires face à l'exploitation des ressources naturelles. Ce conflit culmine avec les procédures judiciaires de 1971 contre le projet hydroélectrique de la Baie-James. Ces luttes pour la dignité et la souveraineté sont portées par une nouvelle culture de l'opposition qui s'exprime également à travers de médias parallèles et d’une presse autonome, tels que "Québec-Presse" et l'Agence de presse libre du Québec (APLQ).


 

L'impact des mobilisations sur le fonctionnement du fédéralisme canadien

 

Le plein déploiement de l'« État-providence » est considéré comme la pierre angulaire de l'émancipation des Québécois francophones . Ce processus s'est manifesté par la prise en charge gouvernementale de domaines autrefois contrôlés par l'Église, notamment la santé et l'éducation. La création du Ministère de l'Éducation en 1964, issue des recommandations de la Commission Parent, visait à instaurer une éducation universelle et gratuite pour pallier la sous-scolarisation des francophones et répondre aux besoins d’un capitalisme avancé. Dans le secteur de la santé, le surgissement de cliniques populaires, comme celle de Pointe-Saint-Charles, influence directement la mise en place de la structure des Centres locaux de services communautaires (CLSC). Les luttes syndicales, culminant dans les « Fronts communs » des années 1970, réussissent à imposer à l'État des avancées majeures telles que l'indexation des salaires au coût de la vie et l'instauration de congés de maternité. Ces transformations ont fait de l'État québécois le seul instrument capable de créer une nouvelle solidarité neutre et globale pour les citoyens.

 

L'impact des mobilisations s'est également traduit par une refonte profonde du droit civil et politique. Ainsi, le mouvement pour les droits civils force l'adoption de la « Charte québécoise des droits et libertés de la personne » en 1975, incluant, sous la pression sociale, non seulement des droits civils mais aussi des droits économiques et sociaux. En particulier, on peut mentionner le Droit à l'instruction publique gratuite (Article 40). Par ailleurs, il est nécessaire de souligner les mesures d'assistance financière (Article 45) et l’établissement des conditions de travail justes et sécuritaires (Article 46). La reconnaissance des droits des minorités s'est étendue à l'orientation sexuelle dans la Charte, fruit des luttes menées dès le début des années 1970 contre les abus policiers. Pour les nations autochtones, les procédures judiciaires de 1971 contre le complexe hydroélectrique ont contraint le gouvernement à signer la « Convention de la Baie-James et du Nord québécois » en 1975, un règlement général québécois entre le gouvernement du Québec et les représentants des Cris et des Inuits du Nord-du-Québec sur les revendications territoriales de ces derniers. Cet événement a pu alors créer un précédent juridique en matière de droits ancestraux.

 

La Révolution tranquille a aussi opéré une mutation identitaire fondamentale de la société de la province francophone, faisant passer le sujet collectif du statut de « Canadien français », défini principalement par la foi et l'appartenance ethnique, à celui de « Québécois », défini par le territoire sur le continent nord-américain. Ce nouveau « nationalisme civique » place la langue française au cœur même de l'identité nationale des québécois, remplaçant la religion catholique comme marqueur central de son autodétermination. Le gouvernement québécois adopte une approche interventionniste pour protéger ce bien collectif, aboutissant à la Charte de la langue française (communément appelée la loi 101) en 1977, qui fait du français la langue habituelle du travail, de l'enseignement et de la réglementation. Cette période a également vu l'émergence d'une nouvelle mémoire collective portée par des médias parallèles et des institutions culturelles comme le Musée du Québec, renforçant l'ancrage symbolique de la nation québécoise moderne.

 

Ce processus de construction nationale se heurte néanmoins à une rupture de consensus en 1983. En effet, la grève de février devient le moment précis où la « phase ascendante » des conquêtes sociales de la Révolution tranquille s'arrête. Elle révèle que l'État, autrefois perçu comme l'instrument de libération collective, peut aussi devenir un instrument de contrainte budgétaire agissant contre les intérêts de ceux qu'il est censé protéger. Ce basculement a durablement transformé la culture politique québécoise, faisant passer le débat politique de l'émancipation nationale à celui de la performance et de la rationalisation économique.

 

 

Loin d’être le résultat de la bienveillance d’une élite politique, la modernisation de la province du Québec a reposé sur des luttes sociales actives qui ont agi comme de véritables laboratoires de savoirs et de pratiques émancipatrices. Ces savoirs se sont d’abord développés au sein de cercles militants pour décrypter des réalités, y compris les injustices sexuelles, les discriminations raciales et l'aliénation ouvrière, que les cadres universitaires de l'époque ne permettaient pas de saisir. En forçant l'État à reconnaître certains droits comme l'accès à la contraception, l'équité salariale ou l'autonomie juridique des femmes, les mouvements sociaux ont transformé des préoccupations privées en débats publics fondamentaux. Cette dynamique a su produire une nouvelle mémoire collective ainsi qu’une solidarité qui ont redéfini les rapports sociaux au sein même de la société québécoise.

 

Par ailleurs, il a été mis en œuvre la transition d'un nationalisme traditionnel de « survivance » - conservateur, clérical et anti-étatiste - à un nationalisme civique et séculier centré sur les valeurs québécoises. Le gouvernement québécois est alors devenu l’instrument privilégié de l’émancipation collective, remplaçant la tutelle de l’Église pour instaurer une solidarité plus large et neutre à travers l’ « État-providence ». Ce projet de société, porté par une volonté de justice sociale et l'affirmation de la langue française, a permis au sujet canadien-français de se muer en sujet politique québécois.

 

préparé par :

Matvey Kotenko

Titulaire d’une Licence en Science politique

Titulaire d’un Bachelor en Études Régionales


Leonor Mendes

Titulaire d’une Licence en Science politique

 
 
 

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